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Les Aboyeuses de Josselin ou la fureur caniculaire

Une-Aboyeuse-de-Josselin, legende-et-conte.com Les Aboyeuses de Josselin ou la fureur caniculaire

Légendaire français

Je ne sais plus comment j’ai entendu parler des Aboyeuses de Josselin, mais le seul mot d’aboyeuse m’a fait dresser l’oreille et bien sûr, j’ai enquêté… Aujourd’hui, c’est dimanche de Pentecôte, c’est un jour privilégié pour partager avec vous quelques unes de mes découvertes qui se déroulèrent justement pendant la période de la Pentecôte…

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Un étrange phénomène

Un jour il se produisit un phénomène extraordinaire : des hommes se mirent à parler des langues étrangères sans les avoir jamais apprises. C’étaient les apôtres de Jésus Christ et ce jour fut appelé la Pentecôte[1].

« Le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble dans le même lieu. Tout à coup il vint du ciel un bruit comme celui d’un vent impétueux, et il remplit toute la maison où ils étaient assis. Des langues, semblables à des langues de feu, leur apparurent, séparées les unes des autres, et se posèrent sur chacun d’eux. Et ils furent tous remplis du Saint Esprit et se mirent à parler en d’autres langues, selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer. »  Actes des Apôtres 2:1-4

Le sens de cette fête serait donc l’obtention d’un langage «chrétien» par la descente de « l’Esprit Saint ».

Or voilà que bien des siècles plus tard, à Josselin, petite ville de Bretagne, des femmes et leurs descendantes se mirent à parler un étrange langage, un langage non pas humain mais bestial : le langage des chiens, elles aboyaient !  Ce sont les Aboyeuses de Josselin. Ces femmes étaient des lavandières et pour avoir lancé leurs chiens contre la Sainte Vierge, elles et leurs descendantes avaient été maudites par celle-ci, à aboyer « à certaines périodes de l’année ». Il s’est avéré que cette période de l’année se situait autour de la Pentecôte[2], et seule la Sainte Vierge pouvait défaire ce qu’elle avait noué et donc lever la malédiction. Des pèlerinages auxquels les lavandières atteintes de ce mal extraordinaire[3] participaient, se déroulaient à Notre-Dame du Roncier. Si aujourd’hui il n’y a plus de pèlerinage des Aboyeuses à Josselin, des cas d’aboiement furent  attestés jusqu’au début du XXème siècle (début de la 2ème guerre mondiale).

Saint-Christophe à tête de chien-ph. Anastasia OrtenzioLe Aboyeuses sont des femmes sous influence du chien donc, des femmes à l’état bestial, sauvage, qui ne retrouvaient le langage humain qu’après s’être inclinées devant l’autel de la Vierge, revenant ainsi à la chrétienté.

Cette légende rappelle – entre autres – un épisode attribué à Saint Christophe. Il appartenait à la race des Têtes de Chiens qui mangeaient de la chair humaine. Il ne parlait que le langage des Tête de Chien. Il demanda à Dieu de manifester sa puissance en lui donnant la parole « humaine » et l’obtenant, il se convertit à la chrétienté[4]. Notons que Saint Christophe est fêté le  9 mai dans les églises d’Orient  (clé antérieure de la Pentecôte) où, contrairement à l’église occidentale,  il est encore représenté avec une tête de chien.

Traces historiques des Aboyeuses

Le pèlerinage à Notre-Dame du Roncier de Josselin est mentionné pour la première fois par un père jésuite, Isaac de Jésus-Marie, dans son ouvrage « Le lys fleurissant parmi les épines ou Notre-Dame du Roncier triomphante dans la ville de Josselin», où sont cités plusieurs miracles concernant essentiellement la cécité et le répit. Aucune référence n’est faite aux Aboyeuses qui n’apparaissent dans cet ouvrage que lors de sa seconde édition, en 1868.

les-aboyeurs-de-Josselin,Notre-Dame du Roncier

les-aboyeurs-de-Josselin,Notre-Dame du Roncier

Les premier aboyeurs attestés par écrit, furent des enfants. Lors du pèlerinage du 25 mai 1728 (qui avait alors lieu à la Pentecôte[5]), trois enfants « affligés d’un mal  extraordinaire et inconnu» depuis plusieurs mois (ils aboyaient comme des chiens et ne pouvaient plus marcher)  vinrent de Camors jusqu’à Josselin. Ils furent guéris après avoir été menés à l’église et avoir bu à la fontaine miraculeuse proche de  la basilique. Les aboiements sont attestés par acte notarié et le miracle est illustré dans un vitrail que l’on peut encore voir dans la basilique de Notre-Dame du Roncier.

fillette-aboyeuse-de-Josselin, Notre-Dame du Roncier

garçon-aboyeur-de-Josselin,

En 1874 dans le Tome V des « Petits Bollandistes », il est fait mention d’un cortège d’Aboyeuses lors du pèlerinage du lundi de Pentecôte.  

Une dizaine d’années plus tard (en 1855), le professeur C. Jeannel publia à Rennes, un petit livre sur les Aboyeuses de Josselin, où il affirme avoir vu lui-même des aboyeuses menées de force à l’autel de Notre-Dame du Roncier le lundi de la Pentecôte, et il décrit les scènes qui s’ensuivent.

Il est à noter que la Bretagne n’est pas la seule région où se sont manifestés des Aboyeuses : des sectes d’Aboyeurs furent signalées en Angleterre et aux Etats-Unis[6]

Quelle relation existe-t-il entre les Aboyeuses et la Pentecôte ? Pourquoi des aboiements de chien ?  

Louis Hamon[7] décrit en 1891 les caractéristiques des Aboyeuses lors de la Pentecôte. « Toutes celles que j’ai vues étaient d’un âge mûr. Les Aboyeuses ne se montrent qu’à Josselin et aux fêtes de la Pentecôte. On ne voit pas d’hommes atteints de leur mal. Elles grognent, aboient, hurlent. Des gars vigoureux les mènent à l’autel, elles bavent, mordent, se démènent… »

Or ce comportement est à rapprocher de la description d’enfants caniculaires relevée par Jean-Loïc Le Quellec[8] : « selon l’astronome Manilius (IIe siècle après J.-C.), « la canicule aboie des flammes». Dans son Astronomicon, cet auteur précise que celui qui naît à ce moment « sera d’un caractère violent et impétueux livré à ses fureurs […] ; il précipite sans jugement ses paroles, il n’a pas encore parlé, et il a déjà manifesté son emportement: le sujet le plus léger le met hors de lui-même, il écume, il hurle au lieu de parler […] ; sa rage indomptée est poussée aux derniers excès… il déploie sa fureur contre le premier ennemi qui se présente .… Pour les auteurs médiévaux, il est clair que ce comportement canin est propre à ceux qu’atteint la « mélancolie canine» qui, peu à peu, les change en hommes-chiens atteints de fureur caniculaire. Ces conceptions seront parfaitement comprises jusqu’au XVIe siècle, époque à laquelle le poitevin Guillaume Bouchet précisera que la rage est « une espèce de mélancolie opérant tardivement », et que ceux qui en sont atteints «iappent comme un chien» ».

Les Aboyeuses de Josselin sont donc saisies de mélancolie canine ou fureur caniculaire : elles deviennent des enragées de la Pentecôte.

Nous ne savons plus déchiffrer les symboles que comprenaient bien nos ancêtres. La figure du chien qu’il soit représenté sur les façades des cathédrales, sur les chapiteaux des églises ou sous forme de manifestations sonores, indique l’arrivée de la canicule (petite chienne) annoncée par le lever héliaque de Syrius (le brûlant), l’étoile la plus brillante de la constellation du Chien et de la voûte céleste. La constellation du Chien annonce les grosses chaleurs.

Encore selon J.L Le Quellec : « Le symbolisme chrétien de l’homme-chien canidé-cannibale qui ne sait qu’aboyer mais qui, par sa conversion, gagne une âme et parle soudain «en langue », …  répond aux conceptions qui voient généralement dans les canidés des êtres du passage, des gardiens de la porte, et des intermédiaires entre nature et culture… »[9]

N’oublions pas que les Aboyeuses étaient des lavandières. Or, dans  la tradition, les lavandières étaient des femmes en contact avec le sang menstruel, considéré comme impur. De plus en Bretagne notamment, c’étaient celles qu’on appelait lors des accouchements (cf. Maryvonne Abraham). Une autre de leur fonction et non des moindres était le rapport qu’elles entretenaient avec les morts : elle lavaient leurs corps, mais non seulement. Dans le légendaire français, il n’est pas rare de rencontrer des lavandières de la nuit : elles lavent le linge des morts. Elles sont à la frontière de deux mondes et peuvent vous faire passer de l’autre côté si vous n’y prenez garde.  Les croiser pouvait être signe de malheur : elles invitaient le voyageur égaré à venir les aider à tordre le linge… et gare à lui s’il s’y essayait !

Les psychiatres verraient dans les manifestations des Aboyeuses toutes sortes d’épilepsies et autres hystéries. Maryvonne Abraham qui consacra sa thèse de doctorat à la représentation du chien en Basse-Bretagne,  les présente comme héritières d’un culte ancestral qui s’opposait à la religion catholique. Elles auraient porté la trace de survivances d’un mythe de fondation de la Bretagne instauré par les Rohan.

Quant à moi, depuis hier j’ai mal à la gorge, je râcle, je tousse et ai de plus en plus de mal à parler, ma voix devient rauque . Comme je disais plus haut  nous sommes ouaf, ouaf, dimanche 8 juin, et …  demain c’est ouaf, ouaf, lundi de Pentecôte   mais qu’est ce qui m’arrive ouaf ouaf  wouawououuuuuuuuu!

 Anastasia Ortenzio

Je vous invite à lire les auteurs que j’ai consultés  :

Si vous souhaitez mieux connaître Saint Christophe, je vous conseille de consulter le blog de la conteuse Elisabeth Calandry consacré à l’étude de ce Géant :  Saint Christophe, le Réprouvé

fresque de Saint-Christophe-Anastasia Ortenzio

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Illustrations :

  • Une Aboyeuse de Josselin, Morbihan. Détail d’une carte postale. Série coutumes, mœurs et costumes Bretons
  • Les enfants aboyeurs de Josselin, Vitrail de Notre-Dame du Roncier. Ph. Claude Gaudriault
  • Fresques représentant Saint Christophe cynocéphale parmi d’autres saints ; ph. Anastasia Ortenzio (église Sveta Precista, Macédoine)

  • [1] Dans le contexte de la religion catholique, la Pentecôte survient 50 jours après la résurrection du Christ à Pâques.
  • [2] Au Moyen-Âge, la Pentecôte était une grande fête populaire appelée aussi « Pâques des Roses » car on jetait des pétales de roses de la voûte de l’église qui elle-même était décorée de roses. (Cf. Maryvonne Abraham)
  • [3] Notons que le pèlerinage à N-D du Roncier est connu depuis le IXème siècle
  • [4] Cf. Frazer in La passion irlandaise de saint Christophe
  • [5] Ce pèlerinage fut déplacé au 8 septembre dès 1868 (couronnement de la Vierge) et perdure de nos jours encore à cette date.
  • [6] Cf. A.Maury « Annales médico-psychologiques » 1847
  • [7] Louis Hamon, Légende-Histoire, Les Aboyeuses de Josselin 1891 :
  • [8] Cf. Jean-Loic Le Quellec « Cynocéphales et Pentecôte« 
  • [9] Cf. Jean-Loic Le Quellec « Cynocéphales et Pentecôte » 
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7 Commentaires

  1. C’est curieux, en lisant le Lycophron de Tzetzes, je ne puis m’empêcher de penser aux aboyeuses de la Pentecôte. Je viens de lire un passage où Amphitrite, épouse de Poséidon est agacée par le comportement volage de celui-ci qui courtise Scylla. Jalouse, Amphitrite transforme Scylla en monstre aboyeur à 6 têtes et 12 pattes en lui jetant des herbes magiques. Il va falloir que j’approfondisse cela pour voir s’il existe une relation entre les aboyeuses bretonnes et l’aboyeuse grecque.

  2. Excellent article.

    • Merci, j’ai pris un grand plaisir à étudier ce phénomène (dont je n’ai reporté qu’une petite partie) et à le partager.

  3. Oui, ce phénomène est vraiment passionnant ! J’en ai d’ailleurs fait un spectacle avec mon acolyte conteuse Debora Di Gilio « La fille aboie, l’araignée danse ». J’y raconte la vie d’une aboyeuse de Josselin et Debora, celle d’une tarentulée des Pouilles. Si vous voulez le découvrir, nous le jouons samedi 14/06/14 à 19h (première partie à 18h30 avec l’atelier de conte de la Mission Bretonne) à la Mission bretonne, rue Delambre (Paris 14e)
    Plus d’info sur http://www.huiledolivebeurresale.eu/leurs-petits-plats/les-spectacles-du-duo.html
    Fabienne Morel

  4. J’ai découvert quelque chose d’étrange et de passionnant; je pense que je vais essayer d’en savoir plus. Merci d’avoir aiguisé ma curiosité.

    • les articles sont faits pour ça! Bonnes recherches

  5. on pense ici au loup garou, autre hurleur, autre métamorphose.

J'aimerais avoir votre avis sur cet article. Laissez une trace de votre passage....

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