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Le mythe est à l’origine de la pensée. Entretien avec Jean-Paul Savignac

JEAN-PAUL-SAVIGNAC

Le mythe est à l’origine de la pensée.

Entretien avec Jean-Paul Savignac

 par Anastasia Ortenzio et Claude Gaudriault

(Le 6 mars 2012 à l’hôtel Artus, rue de Buci, Paris 6e)

Sur les conseils de Claude Gaignebet que nous avions déjà interviewé, nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec Jean-Paul Savignac, auteur spécialiste de la langue gauloise. Ancien professeur de lettres classiques, il est non seulement l’auteur de plusieurs ouvrages voués à redorer le blason de la langue et de la civilisation gauloise, mais il est aussi un poète inspiré.

Jean-Paul Savignac s’exprime ici sur la responsabilité du traducteur, sur la mythologie qui est pour lui le « bâtiment de l’imagination » ainsi que  sur le sentiment d’identité : pas de mythe sans parole, alors Jean-Pauls Savignac s’astreint à faire résurgir la langue gauloise.

Jean-Paul Savignac est officier de l’Ordre des Palmes Académiques, membre de la Société de Mythologie Française, de l’Association des Amis de Jean Giono et du P.E.N. Club       

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Qui êtes-vous Jean-Paul Savignac ?

Je suis né près de Paris où j’ai vécu jusqu’à l’âge de 25 ans. J’y ai reçu une formation classique, étudiant le grec et le latin au lycée Buffon. A la fin de mes études je suis devenu professeur de Lettres classiques, toujours en région parisienne. En ce qui concerne la mythologie, je me souviens d’un petit carnet où j’avais inscrit par ordre alphabétique tous les noms des Dieux que je trouvais dans la Théogonie d’Hésiode. 

Quelle a été votre première lecture déterminante ?

Ma grande rencontre fut celle de Pindare[1], à la Sorbonne. J’étais ébloui par ses Odes, mais la problématique de la traduction m’a rapidement questionné : j’estimais qu’il était mal traduit, aussi ai-je  décidé de m’atteler  à la tâche avec la ferme intention (et conviction) de le traduire mieux qu’il ne l’avait été jusqu’alors. En 1967, Pierre Klossowski publia une traduction de « l’Énéide[2] » chez Gallimard. Ce fut un véritable coup de tonnerre dans le domaine de la traduction classique. Sa traduction respectait l’ordre des mots, ce qui faisait ressortir toute la verdeur du texte. Ainsi par exemple il obtenait, traduite en français, la phrase suivante : « Mais Vénus d’une brume eux qui marchent, obscure, les enveloppe », alors que dans la prose des professeurs et des traducteurs qui était  usuelle et de bon ton cela donnait  : « Mais Vénus les enveloppe d’une brume obscure, tandis qu’ils sont en train de marcher ». C’est de la prose, ce n’est pas de la poésie !  Cette traduction de l’Énéide avait fait crier au scandale. Je me souviens de la sainte colère d’un de mes maîtres de la Sorbonne qui s’exclamait :« Quoi ! “Muse, les causes”…(Musa, mihi causas), mais ce n’est pas possible de parler comme cela ! »

Alors, grâce à Klossowski, j’ai traduit Pindare jusqu’en 1990  en cherchant à restituer la saveur du texte d’origine. Pour cela, il m’a semblé qu’il y avait trois points importants à respecter, auxquels je me suis toujours astreint : la brachylogie ou densité du texte exprimée par la concision, la restitution des adjectifs composés, le souci de rendre le « désordre » des mots.

Pour illustrer le premier point, voyez le début de la Première Olympique qui commence par trois mots : « Ariston men hudor[3] ». Cette phrase était traduite par « Le meilleur de tous les biens est l’eau ».  La densité de la phrase d’origine est totalement diluée dans la traduction. Il suffit de dire « Première est l’eau » et la phrase garde sa force. Une des astuces pour rester dense  dans la traduction, c’est de garder le même nombre de syllabes que dans le texte initial, c’est ce que j’ai essayé de faire. D’ailleurs, au risque de paraître immodeste, je vous signale que Saint John Perse a agi de même pour sa traduction des Pythiques.

Deuxième point, les écrits de Pindare n’ont pas la monotonie buissonnante de l’Odyssée. Ses textes fourmillent de mots rares, recherchés, par exemple il utilise le nom aotos « chamarre » pour désigner ce qu’il y a de meilleur (à l’origine le mot désigne  chez Homère un flocon de laine  attaché aux buissons, puis un duvet très fin). Victor Hugo reprendra ce terme pour dépeindre des broderies de vêtements, en parlant d’un  seigneur « tout harnaché d’ordres et de chamarres », Ruy Blas, I, 2.

Pindare est aussi un créateur de mots. Dans la Quatrième Olympique, il invente quarante mots, des hapax[4], utilisant des adjectifs composés pour désigner telle saison, « le printemps rouge-vêtu », ou tel dieu, « Apollon or-chevelu », ou les Muses, « belles-chevelées »… Il est important que la traduction respecte les adjectifs-composés.

Enfin le traducteur doit s’astreindre à accepter le désordre des mots. Dans Pindare, ce désordre aboutit à un texte ahurissant, incandescent, dans lequel la forme est aussi importante que le contenu. Pour Pindare tout doit être aggloméré. Le poème est un être biologique, sa forme idéale serait qu’il fût constitué d’un seul énorme mot. Le traducteur doit composer avec ce genre de beauté et « accrocher la pensée ». La succession voulue de certains mots « tire la pensée » comme a dit Rimbaud, et  Claudel à propos de Pindare déclarait : « entre deux “ mots ” il n’avait pas choisi le moindre ».

Lorsque j’étais en classe de 3ème, j’avais aimé le côté aérien des strophes des Odes de Pindare à l’inverse de l’aspect monolithique du texte d’Homère. Ensuite, en licence, je fus ébloui par la traduction des Pythiques de Pindare par mon maître Fernand Robert, qui respectait autant que possible l’ordre des mots.  Cela compta beaucoup dans ma formation de traducteur.

Autre dette : l’enseignement concernant l’écriture poétique de la traduction de Henri Meschonnic, qui s’emportait contre certaines traductions de la Bible. « On christianise tout, disait-il ! On traduit par exemple « Le Seigneur m’a dit » au lieu de « Mon Seigneur a dit », ce qui n’a vraiment pas le même sens…

 

Vous semblez conquis par Pindare, qu’est ce qui vous a tant plu chez lui ?

Pindare est un glorificateur, un poète lyrique. Paul Valéry disait : « Le lyrisme est le développement d’une exclamation ».  Si on voulait continuer les « Bravo » et les « Hourras » de l’acclamation par  des mots, ces mots ne pourraient qu’être lyriques. Les odes de Pindare sont des offrandes, comme celles qu’on offrait aux dieux, par lesquelles on salue le dépassement humain. Mais un éloge n’est pas une épopée. Tout cela se dit en phrases brèves. Dans les temps reculés (VIIIe-VIe siècle), les athlètes vainqueurs avaient droit à des sacrifices, comme les dieux. C’est la Pythie de Delphes qui décréta la fin de ces honneurs pour les athlètes. Dès lors, dans la pensée de Pindare, les Odes dédiées aux héros remplacèrent les sacrifices. Pindare fait l’éloge du héros vainqueur, son contemporain, en le comparant explicitement ou implicitement à un héros mythique dont il énumère et vante les qualités et rapporte le récit des exploits. « Tu ressembles (ou tu nous fait penser)  à tel héros, Héraclès par exemple, Jason, Philoctète… » Le vainqueur est ainsi, malgré l’interdit de la Pythie, héroïsé de façon quasi religieuse.

 

Vous avez-donc étudié et traduit les langues anciennes classiques, le latin et le grec, mais comment êtes-vous arrivé au gaulois ? Existait-il un cursus particulier ?

Il n’existait aucun cours de gaulois. Ce fut une démarche personnelle.  Le professeur Goube[5] qui enflammait les cours de grammaire et de philologie classiques m’avait donné le goût de l’origine et de la formation des mots indo-européens. Or un jour, par hasard, je tombai sur une petite revue mince et blanchâtre : « Ogam » qui présentait une liste alphabétique de mots en vieux celtique. Quelques temps après, à l’École Pratique des Hautes Études, je rencontrai un vieux monsieur qui, voyant que je m’intéressais à la langue gauloise, me remit deux inscriptions déchiffrées du gaulois. Ce fut pour moi une illumination. J’entrepris alors de lire le Dottin[6] que je photocopiai pieusement. C’est un dictionnaire qui répertorie 1900 mots de langue gauloise. (Slatkine l’a réédité). Grâce à la comparaison avec diverses langues d’origine indo-européenne, nous lisons et comprenons à ce jour (à peu près) environ deux mille inscriptions gauloises et par conséquent plusieurs milliers de mots. En français, il subsiste beaucoup de mots issus du gaulois tels que par exemple « petit », « dru », « jaillir » On en trouve aussi beaucoup dans le romanche, en Italie du nord…

Xavier Delamarre a fortement contribué à développer notre connaissance de la langue gauloise en répertoriant, outre les mots des inscriptions et des gloses, de nombreux noms propres, toponymes et hydronymes qui constituent un stock énorme[7]. J’ai moi-même,  en 2004, publié un Dictionnaire Français-Gaulois.

Dictionnaire français-Gaulois, Jean-Paul Savignac

Il est clair qu’il n’existait pas d’écriture proprement gauloise. D’ailleurs à l’origine aucun peuple indo-européen n’avait d’alphabet. Les Grecs ont emprunté le leur aux Phéniciens, les Latins aux Étrusques… Ces peuples trouvaient l’écriture sur place. Lorsqu’ils se sont déplacés en Espagne, les Celtes ont utilisé le syllabaire ibérique (qui fut déchiffré en 1920) ; ils ont procédé de même partout où ils passaient : dans le nord de l’Italie ils ont utilisé un alphabet gallo-étrusque, à Marseille l’alphabet grec…. Cela n’est pas si étrange, toutes les civilisations ont utilisé les  alphabets déjà existants qu’elles ont modifiés selon leurs besoins.

Pour la Gaule, on dispose d’inscriptions, mais pas de textes littéraires. On peut essayer d’exciper de César les discours qu’il prête aux Gaulois et de les « rétro-traduire ». Je l’ai fait pour quelques mots prononcés par un chef gaulois,  Dubnorix, qui s’était révolté et avait été exécuté par César. C’était un Éduen. Il a dit : « Je suis libre, né d’une cité libre ». Cela peut se traduire en gaulois. De même Vercingétorix, qui avait jeté ses armes aux pieds de César, lui aurait dit : « Toi, homme très courageux, tu as vaincu un homme courageux ».

Au IVè-Vème siècle, le gaulois était encore parlé. On continue à progresser dans l’étude de cette langue, mais il n’y a pas aujourd’hui d’enseignement du gaulois. A l’Ecole Pratique des Hautes Études Pierre-Yves Lambert donne des cours de celtique et aborde accessoirement la langue gauloise. Cependant on progresse,  en 1900, seuls 6 verbes gaulois avaient été répertoriés ; actuellement, ils sont 60. En ce qui concerne la mythologie gauloise, nous sommes à très peu de reconstituer la vie des dieux.

Après la traduction et la philologie, comment êtes-vous « entré en mythologie » ? le-carnaval-essai-de-mythologie-populaire-de-claude-gaignebet-marie-claude-florentin-

Ma véritable rencontre avec la mythologie eut lieu à l’époque où je suivais les cours de Jean-Pierre Vernant[8]. Je me souviens d’un cours où, en attendant le professeur, je lisais un livre que je venais de dénicher : « Le Carnaval » d’un certain Claude Gaignebet. Je le dévorais, à tel point que lorsque Vernant est arrivé, j’ai continué à feuilleter le livre, que j’annotais tout en suivant le cours. C’était dans les années 70, j’étais alors professeur de collège à Epinay-sur-Orge et, porté par l’ouvrage de Gaignebet, je mis sur pied une pièce « La fête du souffle » jouée par mes élèves dans le centre culturel.  Les costumes qui habillaient nos fous,  bouchers, lépreux, … s’inspiraient du tableau de Breughel[9].  J’étais si impressionné par Gaignebet que je n’avais pas osé l’inviter à la représentation. Lorsqu’il l’apprit plus tard, il m’assura qu’il serait venu. En tout cas, il m’invita à sa soutenance de thèse. Je me souviens parfaitement qu’elle démarrait sur ces quelques phrases : « Qu’est ce qu’une date ? C’est la représentation d’un saint, La fixation d’un événement agricole, l’indication de la place des astres … » Le Goff était aussi présent. La soutenance a donné suite à des agapes, c’est là que j’ai rencontré Henri Fromage qui m’a parlé de la SMF[10]. Je suis allé au Congrès de Château-Chinon[11] où j’ai pu entendre un Claude Gaignebet  enthousiaste, au style nourrissant et inspiré.

Je l’ai, beaucoup plus tard, invité au Pen Club[12] où je l’ai présenté comme le grand écrivain français qu’il était. C’est ce qu’il représentait pour moi. Il nous transporte ; son oralité se retrouve dans ses écrits : c’est un exercice difficile et rare. J’ai eu une découverte extasiée de la mythologie grâce à Claude Gaignebet. Quelle merveille de l’entendre raconter que la lune est mangée sous forme de crêpe et qu’ensuite Carnaval peut commencer !

Claude Gaignebet avait une mémoire mythologique immense dans la tête. En ce sens, il s’apparentait à Pindare. Quintilien disait de Pindare que sa mémoire était « un gouffre vivant », c’est-à-dire que ses interventions étaient entièrement « méditées et fécondées par une mémoire fertile ».. Il en faisait preuve, en particulier lorsqu’il s’adressait à un champion qu’il voulait honorer, en énumérant les innombrables qualités et exploits du héros auquel il l’associait .

Et puis il y a en commun l’art oratoire et littéraire. Le style de Gaignebet est mouvement et inspiration, proche en cela du chemin métrique emprunté par les grands écrivains et notamment par Pindare aussi bien dans la composition de sa musique que pour les paroles de ses textes et les pas de danse.

Qu’est ce qui vous semble fondamental dans la Mythologie ?

Je suis particulièrement intéressé par le calendrier et l’importance des cycles qui s’y greffent. Pour ce qui est des étoiles je suis convaincu également de leur importance mais ne suis pas encore capable d’aller me balader dans le ciel. Quant à la mythologie française, je cale encore un peu, car je l’ai abordée trop tard pour pouvoir en cerner la cohérence. Bien sûr, les bases sont les personnages mythologiques, dont parle Henri Fromage : Gargantua, Bayard, Mélusine, …

Par ailleurs Il n’existe pas de récits gaulois mais je suis persuadé que les mythes gaulois ont persisté à travers, par exemple, les récits des nourrices, d’abord rapportés en gaulois puis narrés en latin ou en gallo-romain et en français ancien au moyen-âge… et surtout qu’il est possible de retrouver cette littérature orale dans les récits gallois, irlandais…

Je me suis particulièrement attaché au mythe de Brigitte qui incarne l’année-nature et dont on retrouve la trace dans le conte de la Mannekine, par exemple.  Ses deux mains coupées qui repoussent et le bissac dans lequel elle porte ses deux enfants correspondraient bien au renouveau printanier et aux deux semestres de l’année celtique. D’après moi, Merlin, Artus, Brigitte… sont issus de contes-mythes  de source gauloise. La langue des Celtes insulaires et des Gaulois était très similaire. On a retrouvé la même expression « Brechta Bnannon » signifiant « le charme des femmes » aussi bien dans le plomb du Larzac qu’en Irlande, dans la « lorica » de Saint Patrice. Mélusine, elle,  est d’origine scythe, à rapprocher de la nymphe Orra.

Je me suis également intéressé au mythe de la création du monde et ai découvert à partir d’un travail de Claude Sterckx[13] que les Gaulois avaient eux aussi, bien entendu, un mythe cosmogonique.

« Comprendre les mythes, c’est rêver », disait Bachelard. Les sociétés anciennes pratiquaient l’oniromancie, la science de l’interprétation des rêves. On peut dire que les mythes sont enfouis dans l’inconscient collectif. Une partie de notre cerveau a un héritage qui vient de loin, un patrimoine héréditaire. Ainsi les peuples germaniques ont encore Odin dans leur inconscient.

Que peut apporter la connaissance de la mythologie aujourd’hui ?

Au Pen-Club, nous effectuons actuellement un travail sur l’Europe et donc sur le mythe de l’enlèvement d’Europe par Zeus. Ce mythe est une gerbe à partir de laquelle tout se compose. Europe, dont la racine sémitique « ereb » désigne « [celle de] l’Ouest, [de] l’Occident », est enlevée d’Asie-Mineure par Zeus-taureau qui l’emporte du côté du couchant ensanglanté par le soleil. Zeus la laisse en Crète où elle épouse Astérion, le roi de l’île « aux platanes toujours verdoyants », et devient mère de Minos et de Rhadamante (juges des enfers) et de Sarpédon.  Agénor, père d’Europe, envoie ensuite ses fils à la recherche de leur sœur. Depuis la Phénicie, ceux-ci rayonneront du Proche-Orient et de l’Egypte vers l’Occident et fonderont Thèbes. On inventera ensuite la guerre de Troie pour se démarquer de la culture asiatique. Le mythe rend compte des choses en profondeur et unifie plus que n’importe quelle explication historique. Le mythe est une vision qui transfigure le réel ou plutôt impose sa réalité au réel. Il est un facteur d’unification autour duquel les choses se recomposent de façon harmonieuse. C’est par exemple le cas d’Alésia en France qui exprime le mythe de la patrie.

Donc de nos jours, à quoi peut servir le mythe ?

Le mythe est le bâtiment de l’imagination. Il est essentiel car il est à l’origine de la pensée et même de la pensée historique. L’histoire est limitée et se construit sur une suite d’événements qui n’arrivent  qu’une seule et unique fois, elle est bornée par le temps. Le mythe est perpétuel, il se renouvelle sans cesse et ne vieillit jamais. Il est donc  toujours d’actualité.

 ALESIA

Avez-vous d’autres sujets de recherche actuellement ?

Je travaille actuellement sur le mythe de la patrie, sur Alésia. J’aime la France ; je suis citoyen du monde bien sûr, mais j’aime mon pays, ma civilisation, ma langue. J’ai le sentiment d’appartenance à une patrie. Or ce sentiment tombe quand il n’y a pas de danger, pas de guerre. Actuellement, nous vivons dans un espace de déstructuration. Invité par une radio à parler d’identité, j’ai constaté qu’on se gaussait autour de moi de ce concept d’identité. « Oh, ça fait police, on pense à papiers d’identité ». Or, je pense que derrière le sentiment d’identité il y a une autorité, une confiance en soi. Chaque peuple a sa propre autorité. Tolstoï s’est penché là-dessus. Il se demande pourquoi les Allemands ont confiance en eux ? Parce qu’ils savent, répond-il (ils ont la connaissance). Pourquoi les Italiens ont confiance en eux ? Parce qu’ils sont émotifs et qu’ils s’oublient, et eux-mêmes et les autres. Et les Anglais ? Parce qu’ils sont citoyens britanniques ! Les Français ? Parce qu’ils s’imaginent  exercer, soit par leur esprit soit par leur physique, une séduction sur les autres. Voilà qui amorce une discussion ! Le dossier que je prépare sur Alésia ne plaira pas aux « historiens patentés » pour qui l’amour du sol n’a plus de sens.

Il y a aussi le mythe de la religion. Il n’existe pas de mythe sans paroles. Or nous avons été coupés de la parole de nos ancêtres. Les Césars ont créé la coupure en restreignant peu à peu l’usage de la langue gauloise. Ferdinand Lot disait qu’Alesia était la plus grande catastrophe de notre histoire. Rien n’est plus vrai. Nous avons de faux-ancêtres latins. Actuellement un livre est paru sous le titre « Nos ancêtres les Romains ». Evidemment c’est un titre volontairement agressif, qui prépare sans doute la construction de l’Alésia-Parc[14], mais cela lutte contre notre amour enfoui. Comment nous rattacher à « nos » dieux ? Car c’est à cela que tend la fierté généalogique.

Quel personnage mythologique auriez-vous aimé être ?

Apollon, car c’était une « grande gueule ». Il était le dieu de l’oracle et de la parole. Il est peut-être d’une naïve droiture, puisqu’il se fait, par exemple, dérober ses vaches, mais je le préfère à Hermès qui est, lui, un voleur et un petit malin. Son équivalent gaulois serait donc Lugus. N’est-ce pas l’idéal de parler comme un oracle ? Apollon m’a passionné : j’ai traduit des oracles de Delphes.

Si je reviens à la mythologie qui nous est plus proche, je me placerais plus volontiers du côté de Carême plutôt que de Carnaval. Peut-être, si j’avais été plus jeune, aurais-je choisi Carnaval… mais je n’en suis pas sûr. Je suis plus du côté de l’austérité, sans doute à cause de mes origines protestantes. Ma mère était catholique, mais elle s’est convertie au protestantisme. Je ne condamne pas le plaisir de ceux qui aiment le désordre échevelé, mais ce n’est pas ma cuisine. Ce n’est plus de mon âge. En réalité, à ma manière naïve, je suis un marginal. Traduire en poète forcené, comme je l’ai fait, m’a semblé être révolutionnaire. « Mon » Pindare fait encore des remous.

Quels sont vos goûts ?

Très classiques. En musique : Chopin, Mozart, Bach, Beethoven, Schubert… la musique baroque aussi, Lassus, Lulli… En littérature, Jean-Jacques Rousseau, Edgard Poe, Nerval, Verlaine, Rimbaud, Saint-John Perse, Char et surtout, pour le roman, Dostoïevski qui est pour moi le romancier au-dessus de tous. Actuellement, c’est le grand désert, à part Giono ! Dans  Le chant du monde,  il dit « Je jouis monstrueusement du monde ». Il n’est pas très loin de Rabelais. Il s’est nourri intuitivement de la mythologie française. Àpropos de Giono, je viens de terminer un essai, à paraître, qui s’intitule  Le lichen et le scarabée .

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 Bibliographie

  1. Argantorota Grande-Reine (2014) Éditions de la Différence (coll. Mythologie Gauloise).
  2. Lougous Longue-main (2013) Éditions de la Différence (coll. Mythologie Gauloise).
  3. Alesia, Mythologie des lieux, 2012. Éditions de la Différence.
  4. Dictionnaire des lieux et pays mythiques (articles), sous la direction de Olivier Battistini et Pascal Charvet, 2011. Éditions Robert Laffont.
  5. Bellina la guerrière et l’oracle de Lutèce, roman, 2009. Éditions Fayard.
  6. Le Mythe antique — pourpre et ors, études, traductions, recherches, coll. « Les essais », 2008, Éditions de la Différence.
  7. Sophocle, Œdipe roi, traduction du grec et présentation, coll. « Minos », 2006. Éditions de la Différence
  8. Alexandre le Grand, Histoire et dictionnaire (articles), sous la direction de Olivier Battistini et Pascal Charvet, 2004. Éditions Robert Laffont
  9. Dictionnaire Français-Gaulois, 2004. Éditions de la Différence.
  10. Oracles de Delphes, choix, traduction du grec et présentation, 2002. Éditions de la Différence.
  11.  Le Chant de l’Initié et autres poèmes gaulois, avec des encres de Philippe Canal, 2000. Editions de la Différence.
  12. Eschyle, Prométhée enchaîné ,traduction du grec, 2000. Éditions Belin.
  13. « Merde à César »-Les gaulois, leurs écrits retrouvés, 1994 ; réédition mise à jour, 2000. Editions de la Différence.
  14. Pindare, Œuvres complètes, traduction du grec et présentation, 1990, coll. « Minos », 2004. Éditions de la Différence.

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[1] Pindare, poète grec du VIè s. av. JC,  qui composa des Odes. Celles-ci se présentaient sous forme de vers qui étaient chantés. Il en composait aussi la musique, les mouvements des chœurs et autres pas de danse.

[2] Poème épique de Virgile relatant le voyage d’Enée depuis Troie jusqu’à Rome, dont il sera l’indirect fondateur.

[3] Il s’agit des premiers mots de la première des Odes Olympiques de Pindare.

[4] Hapax : ce terme caractérise les mots  ou les expressions utilisés une seule fois dans la littérature.

[5]  Henri Goube, auteur avec d’autres professeurs, d’un ouvrage présentant des extraits de l’Odyssée.

[6] Georges Dottin, « La langue gauloise, grammaire, textes et glossaire » éd. Les anciens peuples de l’Europe. « ce livre si copieux soit-il n’est qu’un monument en attente, en vue d’un avenir qu’on a le droit d’espérer » Camille Jullian, le 15 août 1918 en préface à l’ouvrage de G. Dottin  Consulter en ligne quelques pages de cet ouvrage :

[7] Xavier Delamarre  « Dictionnaire de la langue gauloise :  une approche linguistique du vieux celtique continental ».

[8] Jean-Pierre Vernant, Anthropologue, directeur d’étude de l’École pratique des Hautes études, spécialiste de la Grèce antique.

[9] « Le combat de Carême et du Carnaval ».

[10] Société de Mythologie Française.

[11] Dixième congrès de la SMF à Château-Chinon organisé par André Paris, dont le thème était « Mythologie du Morvan. Qu’est-ce qu’est la mythologie française ? ».

[12] J.P. Savignac est membre du Pen-Club : association internationale d’écrivains qui depuis 1921 s’attache à défendre la libre circulation des hommes et des idées.

[13] Claude Sterckx, Eléments de mythologie celtique.

[14] Un parc de loisir qui s’est installé à Alise-Saine-Reine.

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