Contes et comptines à lire en ligne avec coloriages

Conte de Noël Maruchka et les douze mois

Les Douze mois, ill. Joseph-Farquharson

Maruchka et les  douze mois

conte de Noël, conte slave (avec notes en fin de conte)

de Alexandre Chodsko

Conte en 2 épisodes

1er épisode

Une veuve vivait avec ses deux filles, l’une, Marouchka, qu’elle avait eue de feu son mari, l’autre, Hélène, que celui-ci avait eue d’un premier lit. Aussi aimait-elle Hélène et ne pouvait-elle pas souffrir l’orpheline, d’autant plus que celle-ci était de beaucoup la plus jolie. La bonne Marouchka, ne se doutant pas de ses propres charmes, ne pouvait jamais s’expliquer pour quelle raison le dépit de sa marâtre éclatait toutes les fois qu’elle la regardait. Les plus pénibles travaux du ménage étaient à la charge de la malheureuse orpheline. Elle faisait les chambres et la cuisine, blanchissait, cousait, filait, lissait, apportait du foin, gardait la vache, et tout cela sans que personne l’aidât au milieu de tant de peines. Hélène se parait et allait d’un divertissement à l’autre. Marouchka subissait toutes les fatigues sans se plaindre, et elle endurait les réprimandes et les outrages de sa quasi-soeur et de sa marâtre, le sourire à la bouche, avec la patience d’un agneau.

La résignation de l’orpheline ne les adoucissait pas. Au contraire, elles devenaient tous les jours plus exigeantes et plus acariâtres parce que, avec les années, Marouchka augmentait en beauté, tandis qu’Hélène enlaidissait à faire peur. La marâtre pensait : « Il faut en finir, je chasserai de la maison cette belle orpheline, car aussi longtemps qu’elle restera ici, tous les épouseurs lui donneront la préférence et ma fille ne trouvera pas de mari.  »
Dès lors, elles résolurent de lui rendre insupportable le foyer paternel. La faim, les privations de toute sorte, les coups, les outrages journaliers, rien n’était négligé pour la décourager. Cependant Marouchka devenait de jour en jour plus charmante. Le plus méchant des hommes n’aurait pas imaginé de sévices plus impitoyablement atroces ni plus raffinés que ceux que les deux mégères lui infligeaient.
Un jour, au plus fort de l’hiver, Hélène voulut avoir des violettes de la forêt :

- Ohé, là-bas! Marouchka, tu iras sur la montagne me chercher des violettes, je veux en avoir un bouquet à mon corset. Dépêche-toi et vite, il m’en faut de bien fraîches et bien odorantes. Entends-tu? cria Hélène d’une voix courroucée.
- Ah! mon Dieu, tu ne penses pas à ce que tu dis, ma sœur ; a-t-on jamais vu des violettes fleurir sous la neige? répondit la jeune fille.
- Fille de malheur ! Oses-tu donc désobéir à mes ordres? s’écria Hélène. Pas un mot de plus, et en route! Rappelle-toi bien que si tu ne m’apportes pas des violettes du mont de la forêt, je te tuerai.

La marâtre ajouta quelques injures. D’un vigoureux coup de poing, elle poussa dehors Marouchka et referma les portes derrière elle. La jeune fille, en pleurant, s’avançait vers la montagne. Les neiges étaient profondes sans une trace humaine dessus. Longtemps elle rôda, s’égarant dans le bois. Elle avait faim, elle tremblait de froid et priait Dieu de la faire mourir.
Enfin, ayant aperçu une lumière briller dans le lointain, elle se dirigea vers elle, montant toujours, jusqu’à ce qu’elle atteignit le sommet de la montagne.

Là sur la crête la plus élevée, brûlait un grand feu et tout autour du feu, gisaient douze blocs de pierre. Sur ces pierres, elle vit douze individus assis, dont trois avec des cheveux blancs, trois moins âgés, enfin trois plus jeunes et plus beaux.
Ils ne disaient rien, mais chacun, assis sur sa pierre, regardait attentivement le feu. Ces douze personnages n’étaient autres que les douze mois de l’année. Le grand Setchène (janvier), qui était assis sur la pierre la plus haute, avait la chevelure et les moustaches blanches comme la neige, et un bâton à la main.
Marouchka eut peur. Après quelques moments de stupeur et de silence, elle se sentit du courage et en s’approchant d’eux demanda :

- Mes oncles, permettez-moi de me réchauffer à votre feu, je grelotte de froid.
Le grand Setchène, hochant la tète, demanda
- Pourquoi viens-tu ici, ma fille, que cherches-tu?
- Je cherche des violettes, répondit Marouchka.
- Ce n’est pas la saison des violettes, ne vois-tu pas de la neige partout? fit Setchène.
- Je le sais bien, mais ma sœur Hélène et la marâtre m’ont ordonné d’apporter des violettes de votre montagne, et si je ne leur en apporte pas, elles me tueront. Je vous en supplie, mes petits pères, dites-moi où pourrai-je en trouver?

Ici le grand Setchène, se levant, alla près du plus jeune des Mois et, après lui avoir remis le bâton entre les mains, dit :

- Frère Brézène (mars), va, prends la place la plus haute !

Le mois de Brézène alla se mettre sur la pierre qui marquait la plus haute place, et il fit un geste de son bâton au-dessus du feu. En un clin d’œil les flammes jaillirent vers le ciel et aussitôt la neige se mit à fondre, les arbres et les buissons à bourgeonner. Au-dessous, on vit l’herbe reverdir et, au milieu d’elle, s’épanouissaient des boutons de primevères. C’était le printemps. Sous les branches des arbustes, on vit fleurir des violettes ; toute la pelouse en bleuissait.

- Hâte-toi de les cueillir, Marouchka, s’écria Brézène, vite!

La belle orpheline, toute joyeuse, s’empressa d’en faire sa cueillette, si bien qu’elle en ramassa un gros bouquet. Après avoir remercié les Mois, toute heureuse, elle retourna en courant à la maison.

Grand fut l’étonnement de la marâtre et d’Hélène, à la vue du bouquet de fleurs fraîches. Quand elles ouvrirent la porte pour recevoir Marouchka, toute la maison s’emplit du suave parfum des violettes:

- Tiens, où les as-tu donc cueillies ? demanda Hélène.
- Là-haut, sous des arbrisseaux du sommet de la montagne ! Répondit-elle.

Hélène s’empara aussitôt du bouquet ; elle en savourait le parfum, les faisait sentir à sa mère, sans laisser une seule violette à Marouchka, sans même la remercier.

Le lendemain, comme Hélène se prélassait devant le poêle bien chauffé, il lui prit envie d’avoir des fraises. Elle fit appeler sa sœur et lui dit :

- Marouchka, cours vite dans la montagne pour me chercher des fraises ; j’en veux de bien douces, bien mûres.
- Mon Dieu, a-t-on jamais ouï dire que les fraises mûrissent sous la neige ?
- Veux-tu te taire, guenille de Cucendron ? Point de répliques ; si je n’ai pas mes fraises tout à l’heure, nous te ferons tuer, tiens-toi pour avertie.

Après cette menace d’Hélène, la marâtre saisit sa belle-fille, la poussa violemment dans la cour et ferma les portes au verrou.
La malheureuse orpheline, les yeux en larmes, avançait vers la montagne de la forêt. Les neiges étaient profondes et sans trace humaine. Marouchka, connaissant déjà le chemin, ne s’égara plus, mais elle monta directement jusqu’à la cime de la montagne, où, tout autour d’un grand feu, elle vit assis les douze Mois. Le grand Setchène occupait la plus haute place.

- Mes oncles, permettez-moi de me réchauffer à votre feu, je grelotte de froid, fit-elle en s’approchant d’eux.
Le grand Setchène hocha la tête et demanda :
- Pourquoi viens-tu et que cherches-tu ici?
- Je viens chercher des fraises, répondit Marouchka.
- Nous sommes en plein hiver, les fraises ne croissent pas dans la neige, fit Setchène.
- Je le sais, dit tristement Marouchka, mais ma sœur Hélène et ma marâtre m’ordonnent de leur apporter des fraises, faute de quoi, elles me tueront. Je vous supplie, mes petits pères, indiquez-moi, où je puis en trouver.

Le grand Setchène se leva de son siège, s’approcha du Mois qui était assis vis-à-vis de lui et dit en lui remettant un bâton:

- Frère Tchervène (Juin), prends la plus haute place.

Le mois de Tchervène alla se mettre sur la pierre qui occupait la place la plus élevée; il fit un geste du bâton au-dessus du feu, les flammes jaillirent vers le ciel. En un instant le dégel fit fondre les neiges, la terre se couvrit de verdure, les arbres se revêtirent de feuilles, les oiseaux se mirent à chanter, et toutes sortes de fleurs s’épanouirent dans la forêt : c’était l’été. Sous les hêtres, il y avait une foule de petites étoiles blanches, comme si on les eût semées. A vue d’œil, ces petites étoiles se transformaient en autant de fraises, qui mûrissaient instantanément, de façon qu’avant que Marouchka eût le temps de se signer, elles couvrirent toute la clairière ; on eût dit une mare de sang.

- Vite, vite, hâte-toi de faire ta cueillette, Marouchka, dit le mois de Tchervène.

Toute joyeuse, elle se mit à les cueillir et en remplit son tablier. Après quoi, ayant poliment remercié les mois, elle revint bien gaie à la maison.
Hélène et sa mère s’étonnèrent de voir Marouchka apporter des fraises. Elles coururent lui ouvrir la porte; aussitôt qu’elle fut ouverte on sentit l’arôme des fraises parfumer toute la maison.

- Mais où les as-tu donc trouvées? demanda avec aigreur Hélène.
- Là, tout haut, dans les montagnes, on en trouve pas mal sous les hêtres.

Hélène s’appropria la totalité des fraises; elle en donna une partie à sa mère, celle-ci dévora le reste sans avoir invité l’orpheline à y goûter.

Fin du premier épisode                                                  2ème épisode (dernier)

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Auteur : Alexandre Chodsko : « Contes des Paysans et des Pâtres slaves »
Illustration : Joseph Farquharson : « Quand l’ouest illumine le soir »

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Commentaire

Maruchka signifie « petite Marie ».

(1) Les trois mois nommés ici sont : Setchène : janvier (avec l’idée de couper, Coupeur), Brézène (mars), Tchervène (le Rouge, Juin) et Zaré (septembre). Ainsi les saisons défilent rapidement, la nature est bouleversée par l’intervention de ces 3 mois dans le climat de Janvier…

Les Slaves donnent aux mois de l’année des noms qui se rapportent à l’activité ou aux caractéristiques du mois. Janvier (Setchen) est le plus âgé et donc celui qui a la plus longue barbe parmi les douze mois rencontrés. Les noms diffèrent d’un pays slave à l’autre et parfois le même nom désigne  des mois différents.

En Macédoine  par exemple, les mois sont : Sneznik, Kolodjeg ou januari ( le Neigeux), Secko, le coupeur (pour le bois?) ou fevruar, Tzutar ou Mart (le fleuri), Treven ou April (l’Herbeux), Kosar ou Maj (le Chevelu), Zetvar ou Juni, l(e Faucheur)    Zlatez ou Juli (le Doré), Jitar (le Blé), Grosdober septemvri (le Vendangeur), Listopad (l’Efeuillé), Studen  ou Noemvri (le Frileux), Snejnik , dekemvri (le Neigeux). (Merci à Vera Lahcanska)

Cucendron signifie « cul dans la cendre » . Nous retrouvons ce terme dans plusieurs contes et notamment dans Cendrillon de Perrault : « Lorsqu’elle avait fait son ouvrage, elle s’en allait mettre au coin de la cheminée, et s’asseoir dans les cendres, ce qui faisait qu’on l’appelait communément dans le logis Cucendron. »

On retrouve des versions de ce conte dans « Le pain d’or et Les douze mois » de Edouard Laboulay (« Contes Bleus) et dans « Les Mois » (Contes des cinq continents) de Ré et Philippe Soupault. Plus récemment on peut le trouver dans le livre de Marylin Plénard « Histoire des quatre saisons » aux éditions Flies.

Il existe une autre version de ce type de conte collecté en Macédoine où le personnage principal est une vieille qui part dans la montagne avec ses chèvres. Nous espérons l’insérer prochainement dans ce blog.

N’hésitez pas à nous faire part d’autres versions connues.

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Autres contes de Chodsko  Alexandre   (contes merveilleux russes ou slaves)

  1. La Fille aux cheveux d’or (en 4 épisodes)
  2. Marouchka et les douze mois
  3. Le prince à la main d’or
  4. Le prince Slugobyl et le chevalier invisible

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3 Commentaires

  1. Bonjour,

    Je suis référent à la scolarité sur Besançon, je travaille sur le conte Marouchka et les 12 mois, j’aimerais pouvoir imprimer le conte.
    Merci d’avance
    Sylvain Bombled
    06.10.20.09.77

  2. D’autres versions de  » Marouchka et les douze mois » :
    – dans le livre « Contes et Légendes de Bohême » de J.Slipka et F.Pézard aux éditions Fernand Nathan.
    – dans  » Encyclopédie de la mythologie » édition Nov’Edit , au chapitre  » Europe centrale et de l’est ». Là, Marouchka y est considérée comme un mythe.

    • Merci pour ces nouvelles informations de versions. Il y a encore peu de temps on faisait une nette distinction entre conte, mythe et légende . On s’aperçoit désormais que ce n’est plus aussi net, certains contes sont des souvenirs de mythes et en reproduisent des motifs complets, les legendes théoriquement très localisées se retrouvent à des milliers de lieux . Cela signifie bien que les récits voyagent avec les déplacements de l’humanité, aussi bien géographiquement que dans le imaginaire de ceux qui les transforment.

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